mardi 10 avril 2012

Handicap


Ce week end de Pâques nous avons fêté les noces d’émeraude de mes parents. Une vie d’amour, de famille, de joies, de peines, de réussites, mais aussi d’épreuves.

Je pense que lorsque ma mère a dit oui il y a  40 ans, elle savait qu’elle s’engageait pour une vie différente avec son mari, mais elle ne devait pas imaginer à quel point.

En effet mon père est handicapé moteur à 80%, et avec l’âge sa condition physique se dégrade. Le handicap est de plus doublé de plusieurs maladies : ostéoporose précoce, phlébites, thromboses et autres problèmes circulatoires, système digestif ralenti par des problèmes neurologiques, douleurs permanentes…et j’en passe car je ne sais pas tout.

Oui, je suis sa fille et je ne sais pas tout.

On parle souvent du ressenti de parents d’enfant différent, mais rarement de celui d’enfant ayant un parent handicapé.

Quand on est tout petit on ne se rend compte de rien, on a une maman, un papa, chacun est comme il est, pour nous tout est normal.

Puis on grandit.

On apprend naturellement à faire attention à ne pas bousculer son papa, à ne pas laisser traîner ses jouets pour ne pas qu’il tombe, à réfréner  des gestes trop démonstratifs lorsqu’on lui fait des câlins pour ne pas lui faire mal.

Et on commence à voir… à voir le regard des autres, curieux, apitoyé, voyeur, incompréhensif… Et cela provoque chez un enfant une foule de sentiments qui se bousculent dans la tête, dans le cœur.

De la stupeur d‘abord, oui quelle impolitesse de dévisager les gens ainsi !

De la honte aussi, mon père est boiteux, tout le monde nous regarde, je voudrais disparaître sous terre.

De la colère souvent,  envers ces personnes sans gêne.

Et de la fierté surtout. J’étais (et je suis toujours) fière d’avoir un papa super fort, fort contre les critiques, fort contre la douleur, fort contre les épreuves, plus fort que la mort même quand elle lui a donné rendez-vous à l’adolescence.

Quand on est enfant on pose des questions aussi, sans savoir qu’elles peuvent être gênantes pour qui les reçoit. On entend les réponses avec  nos oreilles immatures, on sélectionne les informations pour ne pas qu’elles blessent trop notre petit cœur fragile, on en met de côté dans notre mémoire et elles ressurgissent plus tard, parfois quand on ne s’y attend pas, mais on ne comprend pas tout.

Pourtant on essaye de vivre comme les autres enfants, on est juste un peu plus endurci, à l’extérieur en tous cas. On se forge une carapace à notre tour, comme notre père s’en est forgé une.

On développe des comportements qui ne sont pas des comportements d’enfant. On cherche à protéger son papa comme on peut, en fusillant les gens du regard quand le leur est trop insistant (j’ai malgré moi gardé ce regard dur), en anticipant les besoins, en évitant toute fatigue inutile, en se contenant sans cesse, pas de bruit, pas de cris de joie ça lui fait mal à la tête, en se jetant sous lui quand il tombe pour amortir ses chûtes quitte à se faire mal soit même…

On sait qu’on ne pourra jamais faire du vélo ensemble, jamais chahuter comme tous les enfants avec leur papa, jamais danser ensemble à mon mariage.

On doit supporter aussi les sautes d’humeurs imprévisibles liées au handicap, les colères exagérées, les coups incontrôlés…on saura plus tard que le cerveau endommagé empêchait mon père de gérer tout cela.

Mais on vit avec et on devient adulte malgré tout, avec des blessures inconscientes, des peurs grandissantes qu'il se blesse encore, qu'il disparaisse trop tôt, avec des trous dans mon histoire, dans son histoire.

Il y a quelques temps j’ai souhaité combler ses vides, pour moi, mais aussi pour mes enfants. J’ai ressenti le besoin de tout savoir pour transmettre l’histoire familiale à mes filles, elles doivent pouvoir connaître quand elles seront en âge de la comprendre, la vie de leur grand-père.

J’ai donc demandé à mon père, sans certitude que ma requête soit exaucée, de m’écrire ses souvenirs, de me raconter sa vie avant son accident, avant son mariage, avant nous. Je savais que ma démarche allait le remuer, faire sortir des émotions enfouies, douloureuses, mais je me suis lancée.

Et il a accepté de se confier, chose qui n’était jamais arrivée de toute ma vie. Il a écrit quinze pages pour l’instant et ce n’est pas fini. Mais j’ai découvert ou redécouvert son passé, qui est une partie du mien finalement.

Voilà encore une facette de la vie d’un enfant d’handicapé, on encaisse toute sa vie. Même devenue adulte, il ne m’a pas été facile de lire ses angoisses, ses révoltes, ses douleurs, mais je l’ai voulu car c’est ce qui fait son identité, sa personnalité, lui.

Il est différent.

C’est mon père.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire